Mondorama, une cartographie documentée des musiques du monde

Le chant des Pygmées – polyphonies des forêts

Village Baka – une photo d’Earwig (via Wiki Commons)

(note: Le terme pygmée recouvre plusieurs groupes ethniques distincts et le mot est aujourd’hui ressenti comme réducteur, voire comme péjoratif.)

 

Les chants pygmées constituent, sans doute, une des musiques les plus étranges et les plus fascinantes qui soient. Ce peuple chante de façon extrêmement émouvante, véhiculant avec dextérité et conviction les différents sentiments propres à toute une série de circonstances : moments graves ou sérieux, tristes ou gais, moments de réjouissance, moments d’intense labeur. C’est une pratique commune, transmise de génération en génération, consistant à souligner par le chant les principaux éléments d’une vie pourtant ardue.

 

Musique vocale, la musique pygmée présente d’emblée quelques caractéristiques essentielles :
– la polyphonie, riche et complexe,
– l’utilisation de techniques difficiles et fascinantes telles que le yodel, l’ostinato et le hoquet
– et, enfin, cette impression de grande liberté dans l’exécution et d’autonomie des participants, qui obéissent pourtant à certains principes imperceptibles mais stricts.

 

C’est une musique de structure apparemment libre. Un campement pygmée (en général une quarantaine de personnes) n’a pas de hiérarchie institutionnalisée. L’autorité appartient de fait au plus ancien, sans plus. De même, en musique, on retrouve cette « démocratie », sans la classique répartition entre leader et chœur se répondant et divisant le chant en cycles bien déterminés. La polyphonie est complexe, elle ressemble à des entrelacs de voix qui se croisent, se superposent sur un tempo donné, créant une structure où chaque ligne mélodique peut se développer indépendamment des autres. L’ensemble est construit sur les répétitions, sans cesse variées et enrichies, d’un même motif de base.

 

Les paroles occupent une place restreinte, quasi inexistante, dans ces chants : parfois un simple mot ou quelques syllabes qui s’effaceront peut-être au profit d’autres. Le yodel, alternance de voix de poitrine et de voix de tête, est le véritable maître de cet ensemble vocal envoûtant. La complexité de la polyphonie y apparaît dans toute sa splendeur, inexorablement, comme un filet qui se tisse petit à petit autour de l’auditeur. Ces chants calmes et mélancoliques s’étirent doucement, les uns dans les autres, avec une densité rare.

 

La musique des Pygmées est fonctionnelle. Elle est essentielle au bon déroulement des activités principales de la vie de tous les jours. On chante donc quotidiennement et les enfants, dès leur plus jeune âge, baignent dans cette ambiance où leur apprentissage est pris fort au sérieux. Très tôt, on s’entraîne à posséder les différentes formules qui permettront d’être une maille supplémentaire de la polyphonie.

 

Comme chez tout peuple chasseur, appels et imitations d’animaux font partie d’un environnement sonore quotidien. Un ensemble complexe de sons et de chants et une musicalité constante. D’ailleurs, les langues parlées par les Pygmées sont des langues tonales, ce qui explique beaucoup puisque déjà, pour savoir parler, il faut quasi savoir chanter ! Le groupe fonctionne en musique, vit en musique. Le chant fait partie intégrante de toute activité, il est lui-même acte social, il est système de communication.

 

On a souvent considéré que la plupart des instruments de musique utilisés par les groupes pygmées étaient des emprunts faits à leurs voisins les plus proches, les groupes bantous avec lesquels ils échangent produits de chasse contre divers objets. Il est, en effet, possible que certaines percussions et certains lamellophones aient fait leur entrée dans la culture pygmée par le biais de ces rencontres. Il est cependant certain que ces groupes vivant en pleine forêt ont toujours su tirer profit de leur environnement naturel pour se fabriquer de petits instruments légers, souvent éphémères, faciles à transporter ou à reconstruire. Comme le sifflet hindewhu qui leur permet d’alterner des sons chantés et sifflés, véritable fusion entre art vocal et instrumental. L’alternance des sons construit une musique continue dont le son sifflé (à hauteur invariable) est l’axe autour duquel gravite la mélodie. Cette synthèse vocale et instrumentale a d’ailleurs impressionné plus d’un musicien américain ou européen, notamment Herbie Hancock.

 

Les Pygmées sont capables de se fabriquer ces objets à musique à partir de tout et de n’importe quoi. Et si aucun instrument n’est disponible, il reste encore le plaisir de jouer à même la surface de l’eau que l’on frappe avec les mains.

 

Les peuples pygmées occupent une partie de la forêt équatoriale couvrant le Gabon, le Cameroun, la République centrafricaine, les deux Congo. Les principaux groupes sont les Aka (Centrafrique), les Ba-Benzélé (Centrafrique et Cameroun), les Ba-Binga (Congo et Cameroun), les Ba-Twa et Mbuti de la forêt Ituri (Congo) et les Bibayak (Gabon, Cameroun). Ces divisions sont extrêmement simplifiées dans la mesure où, d’une part, certains de ces groupes ne sont pas aussi distincts des autres et, d’autre part, les répartitions géographiques ne sont évidemment pas limitées par les frontières.

 

Ils vivaient de chasse et de cueillette, se déplaçant sans cesse à la recherche de gibier. Depuis plus ou moins vingt-cinq ans, leur vie a fortement changé : certains ne restent plus dans la forêt que pendant la saison des pluies. La saison sèche les voit s’installer en lisière, à proximité des villages africains, avec lesquels ils opèrent des échanges. Ils sont souvent liés à des populations de « grands Noirs » dans un système de dépendance. Les Pygmées chassent dans la forêt qu’ils connaissent et demeurent ainsi semi-nomades.  Il faudra protéger la forêt pour protéger les Pygmées et protéger ceux-ci pour protéger la forêt.

(D’après Etienne Bours)

Baka Pygmies Traditional Song - Cameroon
Hut Song
Iyimbi playing the Ieta
Baka Pygmy guitarists in the cameroon rainforest
Yelli - Baka women yodellers
Baka Women play the Water Drums (liquindi)
Watermelon Man
Francis Bebey at Real World Studios

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