Mondorama, une cartographie documentée des musiques du monde

Rebetiko, des volutes d’Orient dans le port d’Athènes

Le rebetiko occupe une place centrale dans l’histoire de la musique populaire grecque. Il trouve son origine dans ce que les grecs nomment la grande catastrophe, la déportation forcée des Grecs habitant dans les territoires ottomans d’Asie Mineure. Cet exode massif qui fut fatal à une grande partie de la population grecque pontique, comme elle le fut aux Arméniens et aux Assyriens d’Anatolie, aura lieu en plusieurs étapes entamées avant la première guerre mondiale. L’expulsion et le génocide des populations non-turques de la région au début du XXème siècle, culminant dans l’échange de population de 1922-23, a amené en Grèce continentale un important contingent de réfugiés, emportant avec eux une culture très différente. Ils amenaient entre autres un répertoire de mélodies et de chansons orientales, provenant des café-aman d’Asie Mineure, et des instruments nouveaux comme le bouzouki.
La plupart d’entre eux s’installèrent dans les grandes villes où ils se mêlèrent aux immigrés économiques des îles et de la campagne. Plus d’un million de Grecs d’Asie Mineure afflue dans les bidonvilles d’Athènes, du Pirée et de Thessalonique, y compris de nombreux musiciens. Ceux-ci, isolés dans un monde dont ils ne parlaient souvent pas la langue, se réfugient dans les « tekès », des endroits (d’origine ottomane) où ils pouvaient fumer le haschich. Ils accompagnaient ces moments en improvisant des airs sur le baglama ou le bouzouki, ou en chantant. Beaucoup de ces musiciens ne vivront pas longtemps dans ces quartiers malfamés – la drogue et les conditions de vie difficiles ne sont pas propices à la longévité. Cette période verra la transformation progressive du style dit « de Smyrne » ou smyrneiko, aux accents très orientaux, prolongeant les mélismes des amanedes, dont les intonations rappelaient les ghazals persans, vers le « style du Pirée » ou pireotiko. Si le premier était joué par des musiciens virtuoses, employant une grande variété d’instruments, le second se concentrera sur le bouzouki, le baglama et la guitare et se caractérisera par ses accents plus rudes, plus graves et son jeu plus rudimentaire.

 

Les textes du rebetiko ont généralement pour thème la drogue, l’alcool, la mélancolie, le désespoir, la prison, la prostitution, l’amour malheureux, l’exil. Leur vocabulaire cru évoque le monde des Manghes, les mauvais garçons des bas-fonds, les fumeries d’opium et de hachisch, et leur attirera les foudres de la bonne société et de la censure. Ceci explique en partie que les premiers enregistrements de rebetiko se feront d’abord aux Etats-Unis, dès les années 1920 (notamment les disques de Marika Papagika), et puis seulement en Grèce vers 1930.

 

Beaucoup de femmes étaient artistes à l’époque, notamment Rosa Eskenazi, une Juive-Grecque d’Istanbul, Marika Politissa d’Istanbul, Rita Abadzi de Smyrne ou Marika Papagika, originaire de Kos (ou bien d’Istanbul selon d’autres sources) et qui émigrera plus tard aux Etats-Unis. Parmi les autres figures du style smyrneiko on trouve Stelios Perpiniadis, Panayótis Toúndas, ou Andonis Dalgas, tandis que Markos Vamvakaris, Ioannis Papaioannou ou encore Yórgos Abátis représentent le style du Pirée.

 

L’arrivée au pouvoir du dictateur Metaxas en 1936 complique leur situation: les bouzoukis sont interdits, des lois anti-haschich sont votées, les tekès sont fermés. La censure mettra un terme à la diffusion du rebetiko, interdit pour son contenu jugé amoral, et trop « oriental » et la plupart des musiciens devront choisir entre la clandestinité, le silence ou l’exil. (ASDS & BD)

Rosa Eskenazi – Pourquoi je fume de la cocaïne
Marika Politissa - Den me toumpareis
Marika Papagika – Smyrneïko Minore
Rita Abadzi – O Xemangas (1935)
Iannis Papaioannou – Sfalmata
Markos Vamvakaris - Gia to ginati sou mori

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